Au loup !


Je ne sais vraiment pas ce qui me prend d’écrire un article sur un sujet pareil. D’abord, il n’y a que des coups à prendre, tant les positions sur la présence du loup dans les Alpes françaises semblent inconciliables et tant un compromis semble impossible. Et puis ce n’est peut être pas le sujet central, vu les défis auxquels l’humanité doit faire face aujourd’hui. Mais cette affaire est chargée de symboles.

Courageusement, j’éviterai toute position définitive et péremptoire sur le sujet. J’aimerai croire que l’humanité a progressé depuis le moyen âge, laissant derrière elle ses peurs ancestrales et irrationnelles à propos du loup, mais il semble que les contes pour enfants aient encore un bel avenir.

Alors pourquoi cet article ? Parce que cette affaire est intéressante à plusieurs titres :

1) Elle semble mettre en évidence la limite d’un des thèmes centraux du développement durable : la gouvernance*,

2) Elle montre la difficulté de mettre en place des stratégies de conservation tenant compte des activités humaines,

3) Elle illustre assez bien nos difficultés à concevoir la notion même de nature et nos rapports avec elle.

Premier thème : Les limites de la gouvernance ?

Ce terme un peu barbare, et déjà prématurément usé, désigne un ensemble de pratiques de transparence, de communication et de concertation, visant à tenir compte de l’avis de toutes les parties intéressées avant une prise de décision. La méthode consiste entre autre à rechercher les plus petits communs dénominateurs entre les intérêts en jeu, afin de construire un compromis acceptable par tous, sans qu’aucune partie ne se sente lésée. Mais que faire quand les positions sont à ce point impossible à rapprocher et que tout compromis semble impossible ? On est ici dans l’affrontement entre deux absolutismes, plus que dans un véritable débat d’où quelque chose de constructif pourrait sortir. La gouvernance n’est pas d’une grande utilité si chaque partie se retranche dans son Fort Alamo... Et malheureusement les exemples de ce type abondent dans l’actualité.

Mais dans cette affaire, ces pratiques ont-elles été utilisées ? Avons nous vraiment écouté toutes les parties prenantes ? Malheureusement, comme dans d’autres affaires, on est pour le moment plus dans le cirque médiatique et les invectives que dans un débat serein et argumenté. Ce sont les positions les plus extrêmes, voire les plus folkloriques, qui sont portées sur le devant de la scène, au détriment de la démocratie et de la vraie prise en compte des attentes d’une société moderne, éclairée, et consciente de sa diversité.

Et si on discutait entre adultes, en prenant « le risque » de laisser un véritable débat démocratique régler cette affaire ?

Deuxième thème : Conservation et activités humaines.

Certains parcs naturels, notamment les premiers, ont été créés dans des zones éloignées de toute présence humaine, comme par exemple le Parc Yellowstone. Dans ce cas, pas de souci de co-existence à gérer, la contrainte étant simplement d’interdire l’implantation d’activités humaines sur le site, et de les réglementer aux abords. Mais dans la plupart des cas, des activités humaines, souvent agricoles ou pastorales étaient présentes avant la création du parc. C’est le cas notamment dans la plupart des grands parcs créés en zones tropicales ou équatoriales. Dans certains cas, l’activité humaine traditionnelle fait partie intégrante du programme de conservation, puisqu’il peut s’agir de tenter de donner une chance de survie aux dernières populations de chasseurs cueilleurs de notre époque (avec des chances de succès bien minces hélas). Mais bien souvent, l’objectif de conservation de la faune sauvage entre directement en conflit avec des pratiques traditionnelles, telles que la chasse ou le pastoralisme. Dans bien des cas, l’arbitrage intervient entre une économie agricole traditionnelle, et l’espoir de revenus plus importants liés au tourisme. La question éthique fondamentale est donc de savoir qui fait le sacrifice de son ancienne activité, et qui bénéficie des revenus du tourisme.

Si celui qui fait l’effort d’abandonner une activité jugée néfaste à la biodiversité ne bénéficie pas des dividendes de la mise en place d’une stratégie de conservation, ça ressemble à un marché de dupe sur lequel rien de durable ne peut être construit. Les pionniers de la conservation l’ont bien compris. Aucun projet ne peut être mené avec une chance de succès sans la participation des populations locales, et sans un partage équitable des retombées économiques. Il ne servira à rien d’armer des gardes et d’édifier des clôtures barbelées si les riverains vivent dans la plus extrême pauvreté.

Nos bergers ont les revenus les plus faibles parmi une population rurale modeste, qui a l’impression d’être abandonnée et laissée pour compte de la politique d’aménagement du territoire. Ils sont bien sûr fortement attachés à leur activité, tant par atavisme que parce qu’il ne voient pas quelle alternative pourrait leur permettre de vivre sans tomber dans l’assistanat ou contribuer à l’exode rural. Le loup, même s’il n’est peut être pas la principale cause de leurs difficultés, leur apparaît dans ce contexte comme une nouvelle menace, d’autant qu’il est soutenu par une population majoritairement urbaine, fort éloignée de leurs préoccupations. Pour autant, il est important que nous parvenions à régler harmonieusement cette affaire, ne serait-ce qu’au titre de l’exemplarité. Nous ne pouvons pas décemment exiger des pays les plus pauvres de la planète qu’ils mettent en place des programmes de conservation, si nous ne sommes pas capable d’en faire un minimum chez nous. En Italie, le loup des Abruzzes ne suscite pas autant de débat. Est-ce dû au fait que la tradition pastorale n’est pas aussi forte dans ce pays, ou le fait d’un pragmatisme transalpin qui a vu là l’opportunité d’un nouveau « tourisme du loup » ?

Troisième Thème : L’homme dans la nature.

Le mot « nature » revient souvent dans ce débat. Mais quelle nature ? Si on définit la notion de nature par « un espace vierge se trouvant dans l’état où il se trouvait avant toute intervention humaine », on risque de faire fausse route, car il y a sûrement des millénaires que plus aucun endroit au monde ne correspond à cette définition. Si on définit la nature comme « une ressource à la disposition de l’humanité », deux problèmes surgissent : Un problème de gestion (lié à la notion de ressource) et une question d’éthique (qu’est ce que l’humanité ?). On ne peut plus aujourd’hui parler de l’humanité sans prendre en compte celle d’aujourd’hui comme celle de demain. Quand à la ressource, il s’agit ici d’un patrimoine que nous devons transmettre, en bons gestionnaires, à ceux qui nous succèderons.

Sans tomber dans un utilitarisme excessif, la question est aussi de savoir si la présence du loup contribue à valoriser ou à dégrader ce patrimoine naturel. Et c’est bien d’écologie qu’il s’agit : L’écosystème est-il capable d’accueillir le loup ? Celui-ci pourra t’il y trouver les proies dont il a besoin, ou devra t’il se rabattre sur le bétail ? Des études récentes, au Yellowstone ou au parc de Banff, au Canada, montrent que l’introduction d’un prédateur au sommet d’un écosystème bénéficie à sa vitalité et à sa biodiversité. dans le sillage du loup, de nombreuses espèces sont revenues. Qu’en est il dans les Alpes ? A l’évidence, des évaluations scientifiques complémentaires sont à réaliser.

Comme nous, le loup est au sommet de la chaîne de prédation. Il est pour l’homme un rival depuis des temps immémoriaux. L’organisation sociale des groupes humains au paléolithique était probablement voisine de celle des meutes de loup. Il est possible que les deux espèces se soient observées mutuellement à distance respectable, et on peut même concevoir que les hommes se soient à l’époque inspirés des techniques de chasse du loup, apprenant intelligemment de leurs rivaux. La fascination que le loup inspire à l’homme n’est donc pas nouvelle.

La « crise » actuelle n’apporte rien de fondamentalement nouveau, et nous avons sans doute des problèmes bien plus graves à régler à notre époque. Mais elle est pour les populations locales concernées un véritable drame que nous ne pouvons pas négliger. Notre société sera t’elle assez adulte pour régler dépassionner le débat et régler sereinement ce problème, au bénéfice de tous ?

* Gouvernance : Exercice de l’autorité économique, politique et administrative en vue de gérer les affaires d’un pays à tous ses niveaux. Elle comprend les mécanismes, les processus et les institutions par le biais desquels les citoyens et les groupes expriment leurs intérêts, exercent leurs droits juridiques et assument leurs obligations. Dans le contexte du développement durable : la gouvernance est un processus de décision collectif n’imposant pas systématiquement une situation d’autorité. La ’’bonne gouvernance’’ se caractérise notamment par la participation, la transparence, la responsabilité, l’efficacité et l’équité. Elle veille à ce que les priorités politiques, sociales et économiques soient fondées sur un large consensus au niveau de la société.

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