Pourquoi j’ai mangé mon gène


La scène se passe sous un abri rocheux, en Afrique de l’Est. On ne sait pas bien si nous sommes encore au Miocène ou déjà au début du Pléistocène. Des préhumains, portant des prénoms qui doivent plus à la tradition littéraire européenne, de Shakespeare à Tchekhov, qu’à la corne de l’Afrique, discutent dans un langage précis et raffiné de l’innovation technologique majeure de leur époque et des bouleversements qu’elle risque d’entraîner.

Une vive discussion oppose Edouard, technoptimiste impénitent, qui voit dans l’évolution rapide de la technologie la solution à tous les problèmes de son époque et une formidable opportunité pour l’humanité d’aller de l’avant, et oncle Vania, technosceptique un peu grognon, pour qui cette innovation bouleverse l’ordre des choses et transgresse les barrières naturelles, faisant courir à tous des risques disproportionnés.

Certains d’entre vous auront reconnu là une scène du roman de Roy Lewis : « Pourquoi j’ai mangé mon père ». Ecrit dans les années 1960, il pourrait l’avoir été hier, tant les dialogues sont d’actualité. (La scène évoquée est une allusion au feu nucléaire, sur lequel se concentraient alors les angoisses de la société. Les biotechnologies, et les nanotechnologies en sont l’équivalent aujourd’hui).

En espérant que les ayant droit ne m’en voudront pas, je ne résiste pas à la tentation de vous en citer un petit extrait. (Et pour me réconcilier avec eux, je ne peux que vous inviter à lire ce livre, irrésistible de drôlerie, et qui invite souvent à la réflexion - Rien à voir avec les Tifs et Tondus de GRRRRR.)

« Oncle Vania : Ma parole, il te faut à présent ton volcan particulier ! Ah ! Cette fois, Edouard, t’y voici !

Edouard : Tu crois que m’y voici vraiment, Vania ? Je veux dire : que j’ai vraiment atteint le seuil ? Oui, je me disais bien que ce pourrait l’être, mais comment en être tout à fait sûr... Un seuil, oui, sans doute, dans l’ascension de l’homme ; mais le seuil, est-ce que c’est bien ça ?

Un seuil ou le seuil, je n’en sais rien, dit oncle Vania, et j’ignore ce que tu crois être en train d’accomplir, Edouard, De te pousser du col, ça, sûrement. Mais je te dis, moi, que tu viens de faire la chose la plus perverse, la plus dénaturée...

Tu as bien dis « dénaturée » ? S’écria Edouard avec enthousiasme. Voix-tu, mon vieux Vania, depuis un bon bout de temps que nous nous sommes mis aux outils de silex, on pouvait dire qu’il y avait, dans la vie préhumaine, un élément non naturel, artificiel. Peut être que c’était ça, le seuil, le pas décisif. Et peut être que maintenant, nous ne faisons plus que progresser. Seulement voilà : toi aussi tu tailles le silex, tu te sers de coup-de-poing. Alors pourquoi m’accuses tu ?

Encore ! Dit oncle Vania. Nous avons discuté mille fois de cette question. Je t’ai déjà dis mille fois que, si l’on reste dans des limites raisonnables, les outils, les coups-de-poing ne transgressent pas vraiment la nature. [...] Je suis prêt à admettre, tu vois, qu’il est licite de tailler des cailloux, car c’est rester dans les voies de la nature. Pourvu, toutefois, qu’on ne se mette pas à en dépendre trop : la pierre taillée pour l’homme et non l’homme pour la pierre taillée ! [...]. Mais ça, Edouard, ça ! Cette chose là ! Dit il en montrant le feu, ça, c’est tout différent, et personne ne sait ou ça pourrait finir. Et ça ne concerne pas que toi, Edouard, mais tout le monde ! Ca me concerne, moi ! Car tu pourrais brûler toute la forêt avec une chose pareille, et qu’est-ce que je deviendrais ?

Oh, dis Edouard, je ne crois pas que nous en viendrons là !

[Quelques chapitres plus loin, Edouard mettra effectivement le feu à la savane...]

Tu ne crois pas, vraiment ! s’exclama l’oncle. Ma parole, peut-on te demander, Edouard, si tu possèdes seulement la maîtrise de cette... chose ?

Euh... eh, bien, plus ou moins, sûrement, c’est ça, plus ou moins.

Comment ça, plus ou moins ! Tu l’as ou tu ne l’as pas, réponds, ne fais pas l’anguille : peux-tu l’éteindre, par exemple ?

Oh ! Ça s’éteint tout seul, suffit de ne pas le nourrir ! dit Edouard sur la défensive.

Edouard ! Dit oncle Vania. Une fois de plus je te préviens : tu as commencé là un processus que tu n’es pas sûr d’être en mesure d’arrêter. [...]

Vania, tu ne te rends pas compte, c’est un truc fascinant. Absolument fascinant. Avec des possibilités prodigieuses. [...] Je commence à peine d’en faire une étude sérieuse ; C’est pharamineux. [...] Oh, bien sûr, c’est une matière difficile que le feu, et d’un maniement délicat. [...] Mais c’est, vois-tu, vraiment quelque chose de neuf. Qui ouvre des perspectives sans fin et de véritables ... »

(Edouard est alors interrompu dans sa plaidoirie par les hurlements de l’oncle Vania, qui vient de se brûler)

Ca ne vous rappelle rien ?

Personnellement, la domestication des gènes me semble être une rupture dans l’histoire de l’humanité au moins du même ordre que celle de la domestication du feu. Comme les deux petits personnages qui apparaissent sur les épaules du capitaine Haddock dans certains albums de Tintin (L’ange et le démon), j’entends les petites voix d’Edouard « C’est un truc fascinant. Avec des possibilités prodigieuses ! » et d’oncle Vania « Est-ce que tu possèdes seulement la maîtrise de cette... chose ? ».

Sur un mode moqueur et humoristique, ce dialogue résume les questions qui se posent autour des biotechnologies, bien qu’il ait été écrit 15 ans avant que l’expression même de « génie génétique » ne soit inventée.

La mise sur le marché des applications de la transgenèse et d’autres technologies du vivant suscite des espoirs importants :

-   Nouveaux médicaments ou nouvelles possibilités de produire et de délivrer des molécules déjà connues, mais difficiles et coûteuses à synthétiser,
-   Thérapies géniques permettant de diagnostiquer et guérir des maladies incurables par d’autres moyens,
-   Possibilité de doter certains organismes (plantes, bactéries ou animaux) de caractéristiques qu’il serait impossible de leur faire acquérir par croisement et sélection, pour augmenter leur valeur nutritive, augmenter leur rendement ou leur résistance à un environnement agressif, produire des molécules complexes pour l’industrie, etc.
-   Perspectives d’améliorer la disponibilité - et la sécurité - des aliments dans les régions les plus pauvres et les plus peuplées, (même s’il faut reconnaître que les semences transgéniques n’ont pas été mises sur le marché pour des raisons généreuses et humanitaires, mais pour renforcer la position monopolistique de certaines multinationales).

Ces quelques exemples (la liste ne prétend pas être exhaustive), ne doivent pas faire oublier les enjeux éthiques considérables de la transgénèse ou du clonage, pour ne citer que ces deux techniques, notamment dans le domaine des thérapies géniques ou dans l’agriculture (peut-on modifier le patrimoine génétique d’un humain à naître, même pour son bien ? Quel impact irréversible sur l’écosystème sommes-nous prêts à envisager ?).

Il ne faut pas oublier non plus les risques nouveaux associés à ces techniques, que nous commençons à peine à évaluer, et dont l’ordre et la nature sont sans précédent. Nous devons notamment évaluer ces risques dans le domaine de la santé humaine, de la biodiversité et de l’impact sur l’environnement. Voire même celui d’un éclatement à terme de la société humaine (va t’on vers des humains génétiquement améliorés, et donc vers une scission de l’espèce humaine ?).

Ces questions complexes se posent de façon radicalement nouvelle pour l’humanité. Pour autant, nous ne pouvons pas nous défiler. Comme le reconnaîtra lui-même Edouard « Si le sens moral est en retard sur la puissance technique, c’est la catastrophe ».

La vive réaction de certains groupes, et le rejet des OGM par une grande partie de la société est révélatrice des angoisses collectives soulevées par ces questions, et légitime compte tenu des enjeux.

L’intérêt du public, un bon niveau d’information et de compréhension des enjeux est nécessaire, de même que son « consentement éclairé » sur la question. Voilà qui paraît difficile tant le tableau actuel est éloigné de cette situation.

Et voilà qui nous ramène à la conversation entre l’oncle Vania et Edouard. Il y a un peu d’eux en chacun de nous. Nous voudrions tous comme Edouard faire le bonheur de l’humanité par le progrès technologique. Et cet espoir se double de craintes et de réserves, tant d’ordre moral que parce que tout nous semble aller très (trop ?) vite. Mais pourquoi choisir entre Edouard et Vania ? Pourquoi faudrait il que l’un ait tort et l’autre raison ? Peut être devrions nous écouter vraiment ce que l’autre essaie de dire. La course effrénée au profit, le climat d’urgence, le mépris de chaque partie pour l’autre, la peur d’être en retard dans « la course au gène », tout ça n’aide pas, et n’a pas aidé jusqu’à présent, à faire avancer la concertation.

Pourtant, des moyens existent de sortir de l’impasse, à condition qu’on veuille bien les utiliser. La bonne application du principe de précaution, loin d’être un frein à l’innovation comme l’en accusent ses détracteurs, peut aider à débloquer la situation. En associant la concertation, la transparence, la mobilisation de l’expertise et les moyens de la recherche publique, un vrai partenariat entre la science et la société peut être trouvé, au bénéfice de tous.

Et vous ? Vous êtes plutôt oncle Vania ou plutôt Edouard ? Ou un peu des deux ?

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