Découpler pour vivre mieux


Nos enfants grandissent dans un monde radicalement différent de celui que nos parents ont connus alors qu’ils avaient leur age. En trois générations seulement, c’est à une complète inversion des raretés que nous avons assisté.

Ce qui était abondant est devenu rare : L’énergie, de moins en moins chère à pouvoir d’achat constant depuis la seconde guerre mondiale, sera désormais de plus en plus onéreuse. Les ressources naturelles fossiles sont par nature épuisables, et les stocks accessibles seront bientôt épuisés pour certaines d’entre elles, par exemple certains métaux rares utilisés en électronique. Même les ressources « renouvelables », issues du vivant, ne le sont plus si nous les prélevons à un rythme supérieur à leur capacité de régénération, ce qui revient à une forme d’exploitation minière, selon l’expression pertinente de Jared Diamond [1].

Bonne nouvelle, ce qui était rare est devenu abondant : La connaissance s’est développée dans des proportions considérables. Nous savons bien des choses que nos parents ignoraient. Nous pouvons avec bien plus de pertinence qu’ils ne le pouvaient évaluer les conséquences de nos choix. L’information circule à des vitesses désormais considérables, autorisant de nouveaux processus de travail collaboratif, de création ou de décision mutualisées. Le travail, ou plutôt la capacité de travail, est devenue abondante, du fait à la fois de l’augmentation de la population, de l’accroissement du niveau d’éducation, et de l’augmentation de la productivité individuelle. Le capital, bien que toujours aussi mal (et même bien plus mal) réparti, est lui aussi abondant. Et donc mobilisable, pour peu que les incitations réglementaires et fiscales soient mises en place, pour un effort d’innovation sans précédant, rendu nécessaire par la situation inédite que nous vivons.

Cette « inversion des raretés » autorise, et même impose, une réponse radicale.

Le seule inversion de rareté entre l’énergie et le travail permet par exemple d’entrevoir un transfert d’activités intensives en énergies, et pauvres en travail (donc facilement délocalisables) vers des activités pauvres en énergies mais intenses en travail, donc nécessairement relocalisées, et, corollaire heureux, créatrices de lien social. Le passage progressif d’une agriculture intensive, fortement mécanisée et dépendante d’intrants azotés, dans laquelle les denrées produites parcourent des distances considérables lors de leur transformation avant d’atteindre leur consommateur, vers une agriculture en harmonie avec l’écosystème, moins mécanisée et pauvre en amendements chimiques, fournissant des emplois plus nombreux, utilisant des circuits de transformation et de distribution courts, donne un exemple de ce pourraient être les transformations à opérer.

Plus globalement, c’est un nouveau modèle économique, et même un nouveau mode de développement, qu’il nous faut inventer, pour découpler la création de richesses de la consommation de ressources naturelles. Et il ne s’agit pas là que de dématérialisation, on le verra, ni même seulement d’optimisation, mais bien d’une nouvelle façon de concevoir la création de richesses. Il me semble au passage important de bien comprendre le mot richesse au sens large (le lien social est une richesse, la connaissance est une richesse, etc.) et non pas seulement au strict sens financier.

En d’autres termes, il ne s’agit pas d’améliorer le rendement du « moteur » de l’économie, mais bien de reconcevoir le moteur et de changer de carburant.

Utopique ? Absolument pas. Les technologies et les connaissances qui sont aujourd’hui à notre disposition nous permettent d’engager les transformations sans attendre. Ce qui serait utopique, ce serait plutôt de croire qu’il reste possible de continuer à faire comme nous avons fait jusqu’ici.

Voici, de façon non limitative, quelques exemples de ce que nous pouvons faire :

-  Développer, en allant vers une généralisation progressive, l’écoconception.

L’écoconception est une démarche, encore peu appliquée, visant à limiter l’impact écologique des produits et leur consommation de ressources naturelles, non seulement pendant leur phase de fabrication, mais aussi pendant leur utilisation et lors de leur fin de vie, et en remontant jusqu’à l’extraction des matériaux nécessaires. Cette démarche repose d’ailleurs sur un outil, l’Analyse de Cycle de Vie (ACV), qui selon une expression couramment employée, permet d’analyser ces impacts d’un produit « du berceau à la tombe ». Un produit éco-conçu optimise l’utilisation des ressources naturelles. Elargie, la démarche permet de concevoir des circuits de distribution ou des modes de commercialisation limitant eux aussi les impacts. Enfin, le produit peut être éventuellement re-conditionné pour être réutilisé en fin de vie, ou démonté et ses différents composants recyclés dans une nouvelle génération de produits similaires. Favoriser l’écoconception, par des mécanismes incitatifs appropriés, une meilleure formation des ingénieurs et une meilleure information des consommateurs, permettra d’obtenir en retour un double dividende, les produits ayant moins d’impacts environnementaux, tout en étant plus aptes à l’utilisation et plus durables.

-  Mettre en place une économie circulaire

L’économie circulaire, parfois aussi appelée écologie industrielle, est une démarche qui s’inspire de la dynamique des écosystèmes pour proposer une optimisation des flux d’énergie et de matière à l’échelle d’un site de production, d’une zone d’activité ou d’un bassin d’emploi. Très souvent, seule une fraction limitée de la consommation de matière première ou d’énergie est utilisée directement dans le produit fini. Le reste est soit perdu (par exemple l’énergie sous forme de chaleur dissipée), soit transformée en sous produit à faible valeur ajoutée voire en déchet. Or, ce déchet ou ce sous produit constitue peut être une ressource indispensable ou à forte valeur ajoutée pour une autre industrie située à proximité (Par exemple de la vapeur d’eau qui peut être utilisée pour chauffer des installations, du gypse qui peut servir à produire du plâtre, des déchets de bois qui peuvent être agglomérés ou être utilisés comme combustible, etc...). En proposant une démarche systématique d’inventaire des flux d’énergie et de matière, et la création de « marchés » locaux de sous produits, l’écologie industrielle valorise un potentiel inexploité et permet d’optimiser, là encore, l’utilisation des ressources naturelles, renouvelables ou non.

-  Passer progressivement à une économie de fonctionnalité

L’économie de fonctionnalité repose sur l’idée de substituer à la vente d’un bien la vente de l’usage de ce bien. Il s’agit donc de proposer non plus seulement la vente d’un produit, mais la vente du service que rend ce produit. La valeur ajoutée, pour l’industriel, n’est donc plus principalement dans la fabrication et la vente du produit, mais dans la prestation de service et la maintenance. S’en suit une relation client plus durable, et une motivation forte pour l’industriel de concevoir (et même d’écoconcevoir) des produits plus pérennes, plus modulables et plus adaptables. Un exemple souvent cité est celui de la société américaine Interface, fabricant de moquettes pour bureaux et locaux publics, qui après une démarche d’écoconception (pour supprimer les chutes et tendre vers une recyclabilité à 100%), n’a pas souhaité en rester là. A quoi bon en effet une moquette recyclable si elle n’est pas recyclée. Proposer une reprise lors de la vente d’une moquette neuve n’est qu’une réponse partielle, et ne permet pas de personnaliser le service au client. L’idée a donc été de louer la moquette, avec les prestations de service et de maintenance associées, avec remplacement au fur et à mesure, collecte et recyclage intégral des parties usagées.

Combinées, économie circulaire et économie de fonctionnalité permettent de rompre avec l’économie linéaire, (reposant sur une prédation à la source et des rejets de déchets et de pollution à en fin de circuit), tout en préservant l’emploi et en renforçant la compétitivité des entreprises par l’innovation.

Bien sûr, ce n’est pas si simple. Pour y parvenir, il faudra créer les conditions nécessaires, lever certains verrous réglementaires, former les professionnels, informer et éduquer les consommateurs à la consommation durable, débloquer les financements, amorcer des programmes de recherche ciblés, mettre en place les mécanismes incitatifs (notamment une éco-contribution généralisée) et décliner ces grands principes en mesures concrètes. C’est le sens que nous avons donné à notre travail, au sein du Groupe 6 [2] du Grenelle de l’environnement, avec les représentants de France Nature Environnement, de la Fondation Nicolas Hulot, de l’association Orée, moi même pour la Ligue ROC et avec l’éclairage de Dominique Bourg, vice président du Groupe, qui a depuis longtemps réfléchi à ces questions et posé les premiers jalons.

Pour réussir, il faudra mobiliser les énergies et les savoirs, à travers un effort considérable de formation, d’innovation, d’évolution des réglementations et des mécanismes incitatifs. Mais, et ça tombe bien, de la connaissance, de la capacité de travail et de création, et du capital mobilisable, nous en avons en abondance !

[1] Dans « Effondrement » - Jared Diamond, Ed. Gallimard 2006

[2] Promouvoir des modes de développement écologiques favorables à l’emploi et à la compétitivité



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