Il y a de la grandeur dans cette vision de la vie


"Il y a de la grandeur dans cette vision de la vie, et tandis que notre planète ne cesse, depuis l’origine, de tourner sur son orbite, obéissant à la loi fixe de la gravitation, de très belles et de très merveilleuses formes vivantes, issues d’un commencement tout à fait simple, sont apparues et continuent sans fin d’apparaître par évolution".

Charles Darwin, en concluant par cette phrase son ouvrage le plus fameux, "De l’origine des espèces", y cachait, sous ses bonnes manières de gentleman victorien, un message des plus révolutionnaires.

L’homme éduqué du XIXème siècle s’était fait une raison depuis Copernic. La terre n’était pas au centre de l’univers, non, mais la mécanique céleste, dont les lois mathématiques avaient été démontrées par Newton, avait quelque chose de rassurant par sa régularité et sa permanence. Et le vivant dans son ensemble avait été créé tel qu’il était, à peu de choses près. Quand à l’homme il était d’une autre nature, cela allait de soi.

Mais voilà que cette représentation collective, cet imaginaire partagé, s’écroulait. Une nouvelle "vision de la vie", patiemment et solidement élaborée par Darwin, plaçait l’homme au coeur du vivant. Il devenait établi que nous partageons un ancêtre commun avec tous les êtres vivants sur terre, même les plus simples, même les moins gracieux. Et, qui plus est, le changement devenait la seule règle, la stabilité n’étant qu’une illusion à laquelle notre brève existence sur terre nous permettait de croire.

Coïncidence, ou ultime tentative inconsciente d’échapper à son destin, c’est au moment au Darwin publiait ses travaux que l’humanité s’engageait dans la révolution industrielle. L’humanité, ou du moins une fraction minoritaire de celle ci qui allait peu à peu, par les armes s’il le fallait, imposer sa conception du progrès au reste du monde. La mécanisation, l’utilisation massive des ressources naturelles fossiles telles que minerais et énergies carbonées, allaient permettre de recréer l’illusion, pour un temps, que le développement humain pouvait s’affranchir des règles du vivant.

Il devient de plus en plus évident que cette façon de gérer le "capital naturel" n’est plus possible. Notre niveau de bien être actuel n’a été possible que parce que nous avons massivement destocké des biens et des services écologiques construits et accumulés sur des centaines de millions d’années par les écosystèmes. Les gains de productivité permis par la révolution industrielle l’ont surtout été sur la productivité du travail. Ce n’est que ces toutes dernières années qu’un effort significatif a enfin été réalisé sur les ressources naturelles. Mais cet effort n’est qu’une amorce du mouvement de fond qui doit s’engager. La mécanisation, l’automatisation et l’informatisation ont permis des gains de productivité de facteurs 1000, et plus, sur le travail humain. La circularité, la fonctionnalité et la bio-inspiration rendent possibles des gains similaires dans l’utilisation des ressources naturelles.

Un peu plus de cent cinquante ans après la publication de "L’origine des espèces", peut-être est-il temps d’en comprendre le message : Nous, êtres humains, sommes partie prenante de la communauté des êtres vivants, avec laquelle nous partageons non seulement notre origine, mais aussi notre destin. Et, au sein de ce système vivant dont nous commençons à peine à entre-apercevoir la complexité des dynamiques d’interaction, le changement est la seule règle.

La prochaine révolution industrielle sera possible parce que nous aurons compris ce message. Elle sera fondée sur un nouveau contrat avec la nature, parce que nous aurons enfin compris qu’il y a plus d’opportunités que de contraintes à comprendre le fonctionnement du vivant pour nous en inspirer, et à en respecter les règles pour mieux nous y épanouir.



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