Les indics dans la balance


Non, ce n’est pas le titre d’un roman noir.

Quoique... Si nous ne prêtons pas l’oreille à ce que nous disent ces indicateurs là, le devenir de l’humanité pourrait bien ressembler à un roman noir, voire à une tragédie.

Mais commençons d’abord par nous méfier des indicateurs. De ce qu’ils nous disent, et de ce qu’ils ne nous disent pas.

Prenons le PIB par exemple : Tous les décideurs économiques et politiques ont le regard braqué sur le PIB. Quand il monte, c’est bien, disent ils. La croissance est là ! Quand il baisse, c’est la catastrophe, nous sommes en récession ! Ah bon ?

Qu’est ce qui fait monter le PIB ? Et d’abord, que mesure t’il vraiment ?

Le PIB (Produit Intérieur Brut) est la valeur cumulée de tous les biens et services produits à l’intèrieur des limites géographiques d’un pays ou d’un territoire au cours d’une période donnée.

Il mesure en quelque sorte la « richesse » produite au sein de ce territoire, au moins en terme de flux monétaires. L’avantage du PIB, c’est qu’il est relativement facile à calculer, selon une méthode purement comptable, et donc qu’il permet des comparaisons aisées d’un pays à l’autre ou d’une pèriode à l’autre. Son inconvénient majeur est qu’il n’est qu’un indicateur quantitatif et en aucun cas qualitatif. Il ne permet de mesurer que ce qui est directement valorisable en termes financiers. Dans le cas de l’éducation, par exemple, ce sera le salaire de l’enseignant, le prix des livres, des tables et des chaises, etc. En aucun cas l’ouverture au monde et la qualité de l’éducation reçue par les élèves. A l’inverse, la tabagie, l’alcoolisme, le cancer, les accidents de la route voire la guerre peuvent contribuer à faire monter le PIB.

Le PIB ne permet donc pas de se faire une bonne idée de la réelle qualité de la vie des habitants d’un pays, de leur état de santé, de l’accès à l’éducation dont ils disposent, du climat de paix ou de violence régnant au sein de la société, ou de la répartition des richesses entre les habitants du pays.

Le PIB ne permet pas non plus de mesurer l’impact écologique des activités économiques d’un pays. Il ne prend pas non plus en compte la valeur des « services écologiques » rendu par la nature, tels que la biodiversité, la fertilité naturelle des sols ou des océans, le cycle de l’eau ou du carbone.

Pour combler en partie les lacunes du PIB, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) a proposé l’IDH, ou Indice de Développement Humain, qui intègre dans son calcul le PIB par personne, mais aussi des éléments plus qualitatifs tels que l’espérance de vie, le taux de scolarisation, le taux d’alphabétisation ou le pouvoir d’achat réel de la population. Cette combinaison de données quantitatives et qualitatives, plus complexe à calculer que le PIB mais applicable pour tout les pays du Monde, donne une vision plus précise du niveau réel de développement et surtout du bien être potentiel des populations.

Le PNUD publie chaque année un rapport et un tableau de bord du développement mondial en s’appuyant sur le calcul de l’IDH. Vous pouvez le télécharger ici : http://hdr.undp.org/reports/global/2004/francais/

On peut s’étonner de ne pas entendre parler plus souvent de l’IDH comme indicateur pour la conduite des affaires publiques. Peut être est-ce en partie à cause de cette réalité génante : depuis une dizaine d’années, l’évolution du PIB et de l’IDH dans les pays occidentaux a « décroché ». L’IDH stagne voire baisse dans de nombreux pays, alors que le PIB continue à grimper. « Création de richesses » : Oui, mais quelles richesses et pour qui ?

Mais PIB et IDH partagent un même défaut : aucun d’eux ne permet de mesurer la pression que l’économie d’un pays fait peser sur l’environnement. Le WWF a conçu à cet effet « l’empreinte écologique » (http://www.wwf.fr/empreinte_ecologique/). Cet indicateur évalue (en hectare / habitant), la surface terrestre productive nécessaire pour répondre durablement à notre consommation et à l’élimination de nos déchets, en prenant en compte le renouvellement des ressources naturelles pour les besoins des générations futures.

Il est facile de comprendre avec cet indicateur que si l’empreinte écologique de l’humanité dépasse la surface productive terrestre disponible, le système n’est pas tenable. C’est hélas le cas : La surface productive totale est de 11,4 milliards d’hectares, soit en moyenne 1,9 ha/habitant alors que l’empreinte écologique de l’humanité était en 1999 de 2,3 ha/habitant. C’est aussi ce qui permet d’affirmer que si l’humanité entière avait l’empreinte écologique des habitants les plus riches de la planète (Etats-Unis, Canada, Australie), il nous faudrait 5 planètes. Nous n’en avons qu’une.

Si la politique des affaires publique pouvait s’assimiler à la conduite d’un véhicule motorisé, cela reviendrait à conduire en ne regardant que la vitesse du véhicule (le PIB), sans ce soucier de la jauge de carburant (l’empreinte écologique), ni de l’état du véhicule - température d’huile ou d’eau, direction, freinage (l‘IDH). Un tel conducteur n’irait pas bien loin, et on s’empresserait de lui retirer son permis. Hors, c’est à peu près le style de conduite de la plupart des dirigeants, des plus emblématiques comme de beaucoup qui cachent bien leur jeu.

Pour rééquilibrer les décisions, il faut croiser les regards et multiplier les éclairages. Un seul indicateur ne suffit pas. Le mode de développement actuel ne permet pas de découpler la croissance (la création de richesse), de la pression exercée sur les ressources naturelles, alors qu’il faudrait augmenter l’IDH, (pas forcément le PIB, mais ça c’est plus difficile à faire passer, comme message) et diminuer l’empreinte écologique des pays les plus développés. La prise en compte de l’IDH et de l’empreinte écologique permet seule de conduire un développement durable, et d’évoluer vers une économie de l’intelligence et du partage, en prenant en compte les besoins de tous et ceux des générations futures. C’est plus compliqué, c’est beaucoup plus difficile, mais c’est indispensable.

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