Liberté, sécurité, diversité


A quoi est-ce dû ?

Nous ne cessons d’opposer d’une part, des impératifs de sécurité et de normalisation, pour rassurer le marché et les consommateurs, et d’autre part, une non moins indispensable liberté et diversité.

Est-ce notre éducation ? Est-ce d’avoir trop stimulé notre hémisphère cérébrale gauche, celle du raisonnement logique, au détriment de l’hémisphère droite, celle de la créativité ? Est-ce une trop grande habitude au raisonnement séquentiel, linéaire, au détriment d’un raisonnement radiant, buissonnant ?

Ou est-ce plus prosaïquement la conséquence d’un système réglementaire et normatif qui confond trop souvent intérêts particuliers et intérêt général, en général sous l’action et l’influence des premiers ?

Pourtant, cette opposition entre norme et diversité, entre sécurité et liberté, entre standardisation et innovation n’est pas une fatalité.

La solution n’est pas, comme on le croit trop souvent, dans le compromis. C’est dans les complémentarités, dans l’expression des tensions qu’on peut espérer une voie de progrès. Ne pas les prendre en compte, c’est risquer d’aboutir à un nivellement par le bas, à un compromis qui ne satisferait personne et qui serait voué à n’être respecté ni par l’une, ni par l’autre des parties en présence. Le fait remplaçant la loi, les régimes particuliers s’accumulant et les usages tolérés (momentanément ?) risquant de placer de nombreux acteurs sociaux et économiques dans l’incertitude et la précarité.

Pourquoi choisir, et donc exclure ? Pourquoi ne pas ouvrir la porte à une cohabitation de pratiques et de modèles économiques différents, mais complémentaires ? Quelques exemples :

-  Le logiciel libre :

Exemple classique d’affrontements passionnés entre des arguments et des conceptions du monde qui s’opposent, du moins en apparence. Et pourtant : Le logiciel libre n’a pas tué le logiciel commercial. Le logiciel commercial, bien que certains poids lourds du secteur s’y soient essayés, n’a pas tué le logiciel libre. Il y a à l’évidence une place pour les deux. De nombreuses grands compagnies du secteur informatique (dont, non des moindres, IBM, Oracle ou SUN Microsystems) s’y sont mis avec succès, parce qu’elles ont bien intégré le parti qu’elles pouvaient en tirer en termes de relation client et d’innovation collaborative. Chacun répond à des besoins particuliers. L’utilisateur du libre sait qu’il ne bénéficiera d’aucune garantie, mais en contrepartie il pourra puiser dans une une bibliothèque quasi inépuisable de composants techniques et modifier à l’envie les logiciels pour les adapter à ses besoins, et la communauté dans son ensemble profitera d’une innovation bouillonnante, à condition de le vouloir et d’avoir le temps et les compétences nécessaires pour suivre. L’utilisateur de logiciels commerciaux propriétaires cherchera d’abord une sécurité, une garantie et un service après vente. Là ou cet exemple est pertinent, c’est qu’il existe aujourd’hui toute une palette de modèles dérivés et intermédiaires, la liberté n’excluant pas une activité commerciale, et la publication des logiciels sources n’étant plus nécessairement l’apanage des seuls logiciels libres.

-  Les semences :

Il existe aujourd’hui, en France et en Europe, un catalogue officiel des semences (potagères, fourragères, etc.) certifiées. La commercialisation (et même la cession à titre gracieux) de toute semence non certifiée, donc non inscrite à ce catalogue officiel, est illégale. L’intention est claire : protéger à la fois le consommateur (on ne met pas n’importe quoi dans son assiette), l’agriculteur, qui est ainsi certain de se pouvoir se procurer des semences homogènes d’une année sur l’autre et « garantissant » un certain rendement et certaines propriétés, et le producteur de semences, qui est ainsi protégé des contrefaçons et d’une concurrence déloyale. Toute irait donc pour le mieux dans le meilleurs des mondes ? Ce serait ignorer la nécessité d’adresser avec discernement les attentes des agriculteurs bio, celle des petits producteurs du sud qui sont contraints pour exporter leur production de respecter un cahier des charges qu’ils n’ont pas toujours les moyens financier de respecter, et l’impérieuse nécessité de conserver la biodiversité agricole, notamment les semences traditionnelles aujourd’hui tombé dans l’oubli dont le patrimoine génétique pourrait bien demain, dans un contexte de changement global, nous être à nouveau indispensable. De nombreux agriculteurs, et des amateurs passionnés, en France et dans le monde entier, permettent cette conservation de semences rares. En toute illégalité, ils s’échangent graines et greffons, et pratiquent une « selection participative » sur le modèle des « biolinuxes ». Certes, le consommateur doit être protégé. Certes, il existe des petits malins qui vendraient n’importe quoi à n’importe qui. Bien sûr, l’activité des semenciers (et leur réputation) doit être protégée. Mais cela doit-il être nécessairement au détriment de la diversité et de la conservation des espèces agricoles rares ou menacées ? Cela doit-il se faire au détriment d’une activité traditionnelle, non moins honorable, mais aujourd’hui confinée dans les marges et la clandestinité ?

-  Le cas du « purin d’ortie » :

Une nouvelle loi d’orientation agricole, promulguée le 1er juillet 2006, aligne peu ou prou le marché des produits phytosanitaires sur le même régime que celui des semences. Là aussi, bravo ! Il est important de protéger le consommateur et l’environnement en n’épandant pas n’importe quoi sur les cultures. Tout produit destiné à la santé des plantes et à la protection des cultures doit donc faire l’objet une autorisation de mise sur le marché. Et qui y trouverait à redire ? Sauf que, là aussi, ce sont de nombreuses pratiques traditionnelles qui se trouvent placées dans l’illégalité. Est ainsi interdite l’utilisation, la détention, la cession à titre onéreux ou gratuit, ainsi que leur publicité ou leur recommandation, de tout composé artisanal destiné à protégé les cultures. Ce qui met quand même dans l’illégalité beaucoup de monde, de l’agriculteur bio, au jardinier du dimanche, jusqu’à de nombreux chroniqueurs horticoles de la radio ou de la presse écrite...

Là encore, un peu de discernement dans la rédaction et la promulgation des lois ne serait pas contre productif.

A moins que l’on ait décidé, une fois pour toute, que le progrès technologique, la défense des intérêts du pôle agro-industriel et la protection sanitaire du consommateur doive nécessairement se faire en faisant table rase du passé, des traditions, des semences rares ou tombées dans l’oubli, et même de l’attente de nombreux consommateurs qui demandent aujourd’hui plus d’authenticité et de diversité dans leur panier à provision ou dans leur potager...



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