Normalisation, innovation, complexité


L’usage des nanotechnologies dans notre quotidien soulève la question des normes, de leurs finalités, de la façon dont elles sont élaborées et finalement la question de savoir qui les édicte, et qui en bénéficie.

Au départ, tout paraît relativement simple : le travail de normalisation peut répondre dans certains cas à une volonté du législateur, qui fixe quelques « règles du jeu » minimales. Mais il répond surtout, en théorie, au besoin de rendre « interopérables » et « communicants » les systèmes entre eux, et surtout à faciliter leur mise sur le marché et leur circulation dans une économie mondialisée.

Au final, c’est surtout de luttes de pouvoirs pour savoir qui contrôlera le marché qu’il s’agit. La norme devient une arme clé dans la guerre économique. Qui contrôle la norme, et de préférence au niveau le plus « bas », et au niveau le plus fin, contrôle le marché. Vous êtes le premier à mettre sur le marché une nouvelle technologie ? Inondez le marché au plus vite, et surtout fréquentez assidûment les instances de normalisation et prodiguez leur généreusement vos conseils. Vous arrivez après, mais qu’importe, vous êtes plus gros, plus riche et plus puissant que votre concurrent ? Concevez votre propre norme, si possible à l’aide de quelques alliés puissants, et vous évincerez « en douceur » votre adversaire. Tout ceci bien sûr dans l’intérêt du consommateur, puisqu’il aura à sa disposition des produits « standards », maîtrisés, sûrs et communicants.

On se souvient par exemple de la guerre des standards pour les cassettes vidéos, de celle sur les téléphones mobiles, ou encore, aujourd’hui, sur les fameuses étiquettes dites intelligentes (RFID). Le plus souvent, plusieurs acteurs puissants s’organisent et passent une alliance pour définir le futur standard du marché. Dans le domaine des systèmes d’exploitation pour ordinateurs personnels, on est bien obligé de constater qu’un acteur du marché fixe à lui seul le standard de fait, depuis maintenant une vingtaine d’années. C’est donc, dans l’intérêt de l’utilisateur bien sûr, une sorte « d’oligarchie » économique qui met au point et édicte les standards qui lui conviendront, à elle, et lui permettront de consolider sa domination sur le marché. Dans un système théoriquement dominé par le marché (l’utilisateur), c’est bel et bien le fournisseur, et non le client, qui fixe la norme.

A l’opposé du concept d’émergence (bottom-up) sur lequel je reviendrai plus loin, c’est bien une approche top-down qui domine. Quelles en sont les implications ? J’en vois trois principales :

1. Malgré la transparence théorique du produit fini (la norme), le processus qui conduit à son élaboration se fait essentiellement sans impliquer l’usager, qui au passage est aussi un client et un citoyen. La norme étant généralement un document technique destiné à des techniciens, sa compréhension échappe largement aux citoyens, et relève des seuls experts. De nombreux aspects éthiques sont souvent « oubliés » dans la réflexion (Où sont les données ? Qui peut les lire ? Pendant combien de temps sont-elles conservées ?), ou ressurgissent, trop tard, sous forme de polémiques interminables.

2. Ce mode d’élaboration des normes techniques installe de fait une coupure vis-à-vis de l’usage qui sera fait effectivement de l’outil, et des motivations réelles de l’usager. Vieille question qui agita jadis les évolutionnistes : est-ce l’organe qui crée la fonction ? (l’outil qui fait l’usage ?) ou la fonction qui crée l’organe (l’usage qui détermine l’outil ?). Combien de fois sommes-nous, simples usagers, obligés de nous adapter à un outil répondant mal à nos besoins, alors que nous aurions tant aimé avoir un outil qui s’adapte à notre usage...

3. Enfin, et c’est peut être le plus grave, je vois dans tout cela comme une négation de la complexité du monde réel, des dynamiques d’interactions sociales, culturelles, et environnementales, et des ruptures que sont susceptibles d’introduire certaines innovations. Comme une dangereuse volonté de simplification forcée. Réductionnisme et déterminisme contre approche systémique et globale ? Si c’est le cas, c’est à une extrême fragilisation du système, dans son ensemble, qu’il faut s’attendre. Comme un château bâti sur des sables mouvants. Forcer son environnement à s’adapter, plutôt que de s’adapter à son environnement est hélas bien dans les habitudes de l’humanité, depuis quelques milliers d’années en tout cas. Mais nous constatons aujourd’hui les limites de cette attitude... Alors quelles réponses apporter, face à ce constat ?

Faisons preuve d’un peu de modestie, et prenons exemple sur le vivant. Celui-ci nous inspire déjà, à travers le « biomimétisme », de nombreuses innovations technologiques (je citerai par exemple le « Velcro »). Peut-être peut-il aussi nous inspirer une autre façon d’innover. Depuis 3,8 milliards d’années, sans interruption, le vivant est là. Il a su s’adapter à des bouleversements prodigieux de son environnement, en s’adaptant et en innovant sans cesse. Que nous apprend-il ? Que l’innovation ne suit pas un processus linéaire, mais au contraire chaotique. Qu’il n’existe d’équilibres qu’en mouvement, dynamiques, comme un cycliste qui tombe s’il cesse d’avancer. Que la complexité est là, et que c’est à nous de nous y adapter. Elle peut même être une source d’enrichissement et une véritable « assurance vie » face à l’incertitude. Alors que vouloir tout simplifier revient à mettre la tête dans le sable. Enfin, dans le vivant, et à quelque niveau d’analyse que l’on se place, c’est le « bottom-up » qui gouverne l’évolution. Le « top down » n’existe pas, sauf à prendre à la lettre les thèses créationnistes. C’est bien « d’émergence » qu’il s’agit, lorsque qu’apparaît un niveau d’organisation supérieur, et lorsque les propriétés d’un système deviennent supérieures à celle des éléments qui le compose. C’est aussi d’émergence que l’on parle lorsqu’ une espèce (une innovation) qui se trouve être bien adaptée à son environnement s’y épanouit, au moment ou d’autres disparaissent.

C’est à nous tous, consommateurs tout autant qu’industriels, que s’adressent les leçons de cette « écoute du vivant » :

En tant qu’usagers, nous devrions sans doute nous réapproprier les outils. Ne pas « accepter sans comprendre », ce qui ce passe dans toutes ces « boîtes noires » qui font désormais notre quotidien, mais réfléchir à leurs apports réels, à leurs impacts sur nos vies, et à ce que nous voulons vraiment. Mieux les maîtriser nous aidera à mieux maîtriser notre futur. Et gardons à l’esprit ces questions : Qui asservit qui ? L’outil sert-il mes objectifs, ma volonté ? Ou, comme l’anneau de Frodon, m’impose t-il sa propre volonté ?

En tant que producteur d’innovations et acteurs économiques, les entreprises (et les administrations concernées) seraient peut-être bien inspirées de réfléchir à la façon d’innover autrement, en écoutant l’ensemble des parties intéressées, en acceptant la complexité et les contradictions, voire ce qui leur semblera relever de « l’irrationnel » chez leurs interlocuteurs. Sur le processus d’innovation lui-même, le monde du logiciel libre, sur le modèle des projets de logiciels à code source ouvert (1) montre peut-être la voie. L’outil y est le résultat d’un travail collaboratif, d’itérations nombreuses et « chaordiques » (un mélange de chaos et d’ordre) entre utilisateurs et développeurs, ce qui permet une personnalisation poussée et une adaptation fine de l’outil à l’usage qui en sera fait. La norme existe, mais elle résulte de ce même processus, et répond à un impératif simple : nous devons communiquer pour travailler et produire ensemble. Enfin, la question du « sens » d’une innovation, et de son impact à court et long terme sur les comportements, la cohésion sociale, les libertés individuelles, les cultures et l’environnement devrait être présente tout au long du processus d’innovation et de normalisation. « L’éthique » de l’innovation (et pas seulement en biologie et en médecine, ou ces questions sont déjà présentes et mêmes règlementées) est une discipline encore à inventer.

(1) Voir « la cathédrale et le bazar »,



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