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Pour arrêter de parler de développement durable

L’expression « développement durable » est mal née. Fille d’un compromis âprement négocié et d’une traduction imparfaite (comme toutes les traductions : « traduttore, traditore ! » comme disent nos amis italiens).

Elle sonne aux oreilles de beaucoup comme un oxymoron (1), alors qu’elle devrait idéalement être un pléonasme.

L’idée même de développement durable est attaquée de toutes parts :

Par les mouvements écologistes ou environnementalistes les plus radicaux, qui n’y voient souvent qu’une hypocrisie destinée à masquer que pour l’essentiel, on continue à faire comme avant et à saccager les ressources naturelles.

Par les mouvements « sociaux » ou « tiers mondistes » qui lui reprochent le primat qui serait donné selon certains aux seuls problèmes environnementaux et notamment au réchauffement climatique.

Par certains mouvement « libéraux » enfin (et le sens qu’on donne à ce mot en France n’a rien à voir avec celui qu’on lui donne en Angleterre ou de l’autre coté de l’Atlantique). Ces derniers aimeraient bien qu’on les laisse produire des richesses en paix, persuadés que le progrès technologique et le marché règleront seuls les problèmes qui pourraient éventuellement survenir. Et qu’on ne leur parle surtout pas de principe de précaution !

Quelques petits filous, surfant sur une vague « négationniste », s’autoproclament « écologistes sceptiques » (suivez mon regard), et ont pu accumuler un joli pécule par leurs succès éditoriaux. D’autres même gagnent des élections en martelant que leur niveau de vie « n’est pas négociable ».

A l’autre extrémité du spectre, d’autres parlent de décroissance. Mais faire décroître quoi ? La population mondiale va encore continuer de croître quelques années, et sauf des mesures démocratiquement et humainement inacceptables, je ne vois pas ce qui pourrait l’en empêcher. Le PIB ? Mais les défis « humanitaires » à relever sont énormes et vont demander des moyens considérables. Il faudra bientôt nourrir, soigner, éduquer et donner des conditions de vie décentes à 9 milliards d’habitants en 2050, alors que nous n’arrivons pas à le faire pour les 6 milliards d’habitants qui peuplent notre vieille planète aujourd’hui. (Ils sont près d’un milliard à ne pas avoir accès au minimum nutritionnel qui leur permettrait de survivre, ils sont deux milliards à être mal nourris, et 2 milliards à ne pas avoir accès à l’eau potable).

Il faudrait bien faire décroître notre consommation de ressources naturelles, d’énergie fossiles, de matériaux non renouvelables et de ressources en eau en en sol. Mais pour atteindre les gains de productivité qui seront nécessaires, des moyens financiers considérables vont devoir être investis. C’est d’innovations radicales que nous avons besoin, et pas seulement sur le plan technologique, mais aussi sur les modes d’organisation de nos villes et de nos sociétés, et sur nos processus de décision (vous avez dit « gouvernance » ?).

Certains, parmi ceux qui parlent de « décroissance » (mais pas tous, loin de là), rêvent d’un retour à un « âge d’or » passé. Mais la flèche du temps est à sens unique. Ce qu’il nous faut, c’est inventer, et vite, de nouvelles recettes. Mais surtout ne pas revenir à d’anciennes recettes épuisées.

« L’utopie, c’est ce qui n’a pas encore été essayé », disait Théodore Monod. René Passet, oppose à l’u-topie (le lieu de nulle part), l’eu-topie (le lieu meilleur). J’aime bien l’idée.

Mettons tout le monde d’accord. Il y a des fondamentaux :

Sylvie Brunel, dans son livre titré sobrement « Le développement durable », y voit la notion d’intérêt général compris dans son sens le plus large. Faire en sorte que chacun ait accès à des conditions de vie saines et épanouissantes, aujourd’hui, et laisser ouvert le champ des possibles (2) pour les générations futures.

Les autres fondamentaux sont connus : Si la population croît, la surface disponible pour cultiver et produire des denrées alimentaires ne peut pas croître indéfiniment. Plus généralement, les ressources naturelles sont limitées. Sans revenir sur la notion d’empreinte écologique, dont j’ai parlé ailleurs, on sait que notre mode de développement actuel n’est ni durable, ni soutenable. Même si les indicateurs sont imparfaits, ils sont éloquents, ne serait-ce que par les tendances qu’ils indiquent et les comparaisons qu’ils permettent (Les économistes savent très bien qu’avec de mauvais indicateurs, on peut toujours faire de bonnes comparaisons).

Nous revoilà à notre point de départ. C’est bien de développement qu’il s’agit. Mais il devrait être tenu pour évident qu’il n’y a pas de développement sans prise en compte de l’intérêt général, si on veut éviter que les tensions créées par les inégalités et le désespoir se concrétisent en confrontations meurtrières. Il ne peut non plus y avoir de développement sans prise en compte de l’état réel des ressources disponibles et des impacts des activités humaines sur l’écosystème dans lequel les hommes vivent.

L’expression développement durable doit au plus vite devenir un pléonasme inutile.

Le jour où on ne parlera plus que de développement économique, entendu comme intégrant tous les aspects sociaux et environnementaux que je viens d’évoquer, ce sera gagné (3) !

(1) Rendez-vous sur www.granddictionnaire.com pour les définitions.

(2) A propos de possibles, je pense qu’on pourrait résumer la tension entre innovation et principe de précaution par l’aphorisme suivant : « Le rôle de l’innovation est de créer de nouveaux possibles, le rôle du principe de précaution est de conserver ceux qui existent ».

(3) Il y a bien sûr une autre hypothèse, que je me refuse à envisager. Si nous ne faisons rien pour changer, il y aura aussi un jour on ne parlera plus de développement durable. Parce qu’il n’y aura plus personne pour en parler.

Les autres éditoriaux :

-  Appel à vocations
-  Le développement durable, une nouvelle religion ?
-  Les indics dans la balance
-  Tous acteurs, tous responsables

Voir aussi :

-  Une méthode générique de développement durable



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