De la tragédie des communs à l’intelligence collective ?

« La tragédie des communs », livre du biologiste Garret Hardin, publié en 1968 (Titre original : « The tragedy of Commons »), a formalisé pour la première fois un modèle de pensée qui a inspiré depuis, directement ou indirectement, la plupart des grands textes et conventions internationales concernant la gestion des ressources communes de l’humanité, telles que l’eau, la biodiversité, les océans, ou les émissions de carbone.

Cette vision, pessimiste et sans illusions sur la nature humaine, pose le postulat que toute ressource commune, gratuite et à la disposition de l’ensemble de l’humanité, est vouée à disparaître.

Hardin propose comme modèle un village d’éleveurs, ou chacun peut faire paître ses animaux dans un pré n’appartenant à personne en particulier. L’usage du pré étant gratuit et sans contrainte, et l’éleveur tirant son revenu de son bétail, l’intérêt de chaque éleveur est donc de conduire ses animaux au pré le plus souvent possible, le plus tôt possible et le plus longtemps possible. Inévitablement, le pré se transforme en champ de boue. Fin de la partie, tout le monde a perdu.

A ce constat, Hardin propose deux solutions :

-   La première est une approche « communiste », ou autoritaire. Le pré reste le bien commun du village, mais une autorité, disposant d’un pouvoir de sanction, est chargée de gérer la ressource (le pré) et d’en répartir l’utilisation entre chaque éleveur.
-   La deuxième est l’approche « capitaliste ». Chaque éleveur bénéficiera d’un droit de propriété sur une parcelle du pré, et donc se chargera d’en gérer la ressource.

Dans le contexte des années 1980, période ou la plupart des grands textes internationaux sur le développement et l’environnement a été préparée, c’est évidemment la deuxième approche qui a été retenue. Le bloc communiste avait largement entamé son déclin, et n’avait pas d’alternative crédible à proposer face à la pensée libérale déjà profondément ancrée aux USA. L’Europe, seule a même de proposer un modèle plus nuancé, n’a pas pu ou pas voulu jouer ce rôle. On est donc passé très rapidement d’un modèle orienté « biens communs » à un modèle orienté « enclosure » (droits de propriété).

De fait, la plupart des textes internationaux font désormais appel aux contrats de droit privé pour gérer les ressources communes.

Premier exemple, la gestion de la biodiversité. Autrefois considéré comme « bien commun de l’humanité », la diversité génétique fait depuis 1992 l’objet de titres de propriété. Les états de la ceinture équatoriale, où se trouve concentrée la majorité de la biodiversité, sont propriétaires de la biodiversité qu’ils hébergent. Libre à eux de valoriser cette ressource, notamment au travers de contrats dits de bioprospection, signés avec des grandes entreprises pharmaceutiques qui y voient une opportunité de d’enrichir leur banque de molécules et de gènes. Les états, généralement pauvres, bénéficient de ce fait d’une nouvelle source de revenu.

Deuxième exemple : les brevets sur le vivant. Les organismes contrôlant la validité des demandes de brevets (OEB, USPTO, ...), et qui en accordent le titre définitif, se fondent traditionnellement sur trois critères pour décider si une demande est valide : La nouveauté, l’activité inventive, et l’application faite de l’invention. Dans le cas ou une demande ne satisfaisait pas ces trois critères, la demande de brevet était rejetée, et « l’invention » restait dans le domaine public. La vague de demandes de brevets sur le vivant, amorcée dès 1980, a considérablement affaibli la valeur de ces trois critères : L’activité inventive n’est pratiquement plus exigée, à défaut d’être démontrable. Quand un brevet est déposé pour une séquence d’ADN, ou une protéine, elle préexiste toujours à l’état naturel. On l’a sans doute découverte, décryptée, identifiée, mais certainement pas inventée. Quand à l’application, elle est souvent inconnue, ou avancée sans vérification (et invérifiable), lors de la demande de brevet. On est donc là aussi passé d’une logique de partage à une logique d’attribution de titres de priopriété. Au passage, si les organismes de contrôle des brevets venaient à réactiver leurs critères d’évaluation, il faudrait s’attendre un krach sans précédent dans le secteur des biotechnologies, ou de nombreuses entreprises ne justifient leur valeur boursière que par le nombre de brevets qu’elles détiennent sur les séquences d’ADN d’organismes vivants.

Troisième exemple, la recherche scientifique. Jusqu’en 1980, la recherche était principalement financée sur fonds publics, y compris aux Etats-Unis, et le principe de la libre circulation des savoirs scientifiques était généralement appliqué, ce qui n’empêchait pas une compétition souvent assez vive entre équipes de recherche. Le vote par le congré américain du Bay-Dole Act en 1980 incitait les universités américaines à breveter le fruit de leur recherche, les mettant alors en situation de concurrence avec les entreprises privées. Cette pratique s’est étendue ensuite un peu partout dans le monde. Il en résulte un changement de nature dans les rapports entre le public et le privé, chacun tendant à perdre sa spécificité. C’est surtout un frein à la diffusion des savoirs, préjudiciable en particulier à la recherche des pays du sud, qui n’a pas les moyens financiers de payer les licences, ni même la plupart du temps les moyens de payer des dépôts de brevet pour se mettre au même niveau que leurs concurrentes, anciennes partenaires, du nord.

L’histoire se répète. Les pays du sud, détenteur d’une ressource abondante en biodiversité, voient la valeur ajoutée de cette ressource être produite dans les pays du nord, par l’intermédiaire des contrats de bioprospection et des brevets sur le vivant. Ce qui s’est passé avec l’exploitation minière ou agricole depuis la décolonisation continue aujourd’hui avec le développement des biotechnologies.

Cet « enclosure », ou privatisation (le mot est lâché) généralisée, va t’elle au moins nous mettre à l’abri de la disparition de la ressource commune ? Ce n’est même pas sûr. La tension concurrentielle qui en résulte n’est pas propice au développement de partenariats gagnant / gagnant. Les universités sont désormais considérées avec méfiance par les grandes entreprises privées, qui voient désormais en elles des concurrents plutôt que des partenaires. Les ressources et les projets sont orientés vers des applications et des marchés au retour sur investissement rapide, au détriment, encore une fois, des besoins de l’agriculture et des programmes de santé des pays du sud (un chiffre édifiant : sur 1300 nouvelles molécules mises sur le marché ces dix dernières années par l’industrie pharmaceutique mondiale, 3 concernent les maladies tropicales).

A bien y regarder, il semble qu’il y ait encore un espoir, et qu’Hardin ait oublié une alternative : La coopération.

A des échelles locales, la gestion de ressources communes sous la forme de coopératives a fait ses preuves, notamment dans le domaine de l’agriculture. Dans le domaine de la gestion du savoir, et de la création de projets en mode collaboratif, le logiciel libre est un bel exemple de réussite. Non que ce modèle soit généralisable à toute l’industrie informatique, mais il semble bien que l’arrivée de Linux sur le marché des systèmes d’exploitation eut au moins l’effet collatéral bénéfique de pousser Microsoft à améliorer la qualité de ses produits, ce que la situation monopolistique dont il disposait auparavant ne l’encourageait pas à faire.

Dans le domaine du développement local, que ce soit dans le sud comme dans le nord, des approches collaboratives se mettent en place, souvent avec succès.

Ce modèle de partage et de valorisation d’une ressource commune est viable et a fait ses preuves. S’il marche au niveau local, il devrait pouvoir inspirer à l’avenir la coopération internationale sur les grands enjeux du développement durable. Le dernier volet de la conférence mondiale sur la biodiversité, dit « protocole de Carthagène », se rapproche timidement de ce modèle. Est-ce le début d’une inflexion ?

Et si ce nouveau partenariat, en établissant des rapports gagnant / gagnant entre les états, les entreprises, les populations, dans une approche collaborative, était le germe d’une nouvelle forme d’intelligence collective ?

Quelques pistes pour aller plus loin :

Le CIRAD a développé un modèle informatique permettant de simuler les relations les sociétés et leur environnement. Vous trouverez toute l’information utile sur http://cormas.cirad.fr/ ou vous pourrez aussi télécharger gratuitement le logiciel, contre signature d’une charte d’utilisation.

L’économie politique des biens communs, de Yochai Benkler :

Une nouvelle approche pour la recherche et développement dans la santé (en anglais) :

Voir aussi l’article "La cause des biolinuxes" et notamment les ressources en fin d’article.

Enfin, si vous avez des enfants, lisez leur " Justine et la pierre de feu", de Marcus Pfister (Editions Nord-Sud). C’est une remarquable métaphore de la société humaine, et le livre a l’intelligence de proposer deux fins possibles au enfants : la tragédie des communs, ou l’intelligence collective.

Devinez laquelle préfèrent les enfants ?

Les autres articles de cette rubrique :

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