LA bulle spéculative

Vous avez tous en mémoire des exemples de bulles spéculatives. Par exemple, celle qui frappa une bonne partie de l’Asie en 1997, ou les bulles immobilières, apparues un peu partout à différentes époques, ou encore la bulle internet liée à la fameuse « nouvelle économie », exemplaire à bien des égards.

Une bulle spéculative, c’est le fruit d’une coïncidence de plusieurs facteurs. Certains en apparence rationnels, laissant croire à un contexte économique favorable, et d’autres moins rationnels, notamment des comportements grégaires et mimétiques reposants sur des mythes partagés, des illusions collectives. Le résultat en est que, pendant un temps indéterminé, les lois économiques classiques, reposant non seulement sur l’offre et de la demande, mais aussi sur des faits et des critères mesurables (création de valeur ajoutée, solvabilité, flux monétaires, prévisionnels de commande, etc), semblent obsolètes. La « bulle » semble fonctionner avec ses propres règles, en dehors de toute référence économique concrète.

Jusqu’au retour à la réalité, plus ou moins brutal, pouvant aller jusqu’au Krach. Tout le monde semble alors surpris de (re)découvrir qu’il existe des règles économiques élémentaires à respecter. Sauf quelques uns qui tirent leur épingle du jeu, peut être parce qu’ils ne sont pas totalement étranger à la propagation des croyances et des illusions sur lesquelles la bulle avait pu se créer et se maintenir quelques temps.

Je me demande parfois si ce n’est pas notre économie, dans son ensemble, qui fonctionnerait sur les principes d’une bulle spéculative. Ce serait même LA bulle spéculative !

Je m’explique. Si « économie » désigne effectivement l’activité qui consiste à « la production, la distribution, l’échange et la consommation de produits et services », alors l’économie devrait être rattachée aux sciences naturelles, plutôt qu’aux sciences humaines. Parce que toutes ces fonctions préexistaient à l’humanité et que depuis 3,8 milliards d’années, les organismes vivants consomment, transforment, produisent de la complexité, innovent, recyclent la matière organique et s’échangent bien et services. Les « services écologiques », dont nous découvrons progressivement le rôle et l’importance capitale, y compris pour nos activités les plus « artificialisées », étaient produits bien avant notre arrivée sur cette planète, et bénéficiaient à d’autres avant nous.

Vu comme ça, de science « molle », l’économie devient soudain une science « dure ». Une science naturelle. Cette économie du vivant s’est construite et auto organisée, en inventant ses propres règles. Le développement de l’humanité, depuis les chasseurs cueilleurs du paléolithique jusqu’à l’instant où vous lisez ces lignes, n’a pu se produire qu’en reposant sur ces règles. Nous ne pouvons extraire durablement que les ressources naturelles que l’écosystème est capable de produire ou de renouveler, et nous ne pouvons y rejeter que ce qu’il est capable de traiter, d’absorber, et finalement de recycler... Ou disons que c’est ce que nous devrions faire.

Mais il se trouve que, depuis la révolution agricole du néolithique, et plus encore depuis la révolution énergétique (amorcée il y a un peu plus d’un siècle et demi avec l’exploitation du charbon puis du pétrole), nous avons créé, puis entretenu l’illusion que notre bien être ne dépendait plus directement du bon fonctionnement des écosystèmes. Nous aurions réussi à inventer d’autres règles économiques, qui nous permettraient de nous affranchir du milieu naturel, d’être désormais être une civilisation « hors sol ». La déplétion des ressources fossiles, la notion encore récente mais de plus en plus populaire d’empreinte écologique nous rappellent qu’il n’en est rien. Aucun développement humain n’est soutenable s’il ne s’inscrit dans le cycle du vivant. L’oublier, ou faire comme si l’on ne voulait pas savoir, c’est entretenir l’illusion collective dans laquelle nous vivons, et distendre encore un peu plus les parois de la bulle.

Certes, le pas de temps est plus long que celui qu’on a constaté dans les quelques exemples sur lesquels j’ai ouvert cette note, ce qui renforce sans aucun doute l’illusion. Mais pour combien de temps encore ?

Toute bulle spéculative s’achève, tôt ou tard, par une correction, plus ou moins sévère. Devrons nous attendre l’éclatement de LA bulle, ou saurons nous anticiper à temps pour la dégonfler, et revenir à un fonctionnement reposant sur des bases saines compatibles avec les grands cycles du système vivant planétaire ?

Voir aussi, sur ce thème, "Comment intégrer « le Vivant » dans les stratégies d’entreprise ?"