Pour un développement « bio-inspiré »

Introduction

L’histoire de la vie est indissociable de celle de la terre. Apparue entre -3,2 et -3,8 milliards d’années, alors que la terre est datée de 4,55 milliards d’années, la vie est aujourd’hui la principale force, avec la tectonique des plaques, qui donne à la terre son aspect, sa géographie, ses paysages, et même son climat. Sans la vie, les rayons ultraviolets traverseraient une atmosphère pauvre, dépourvue de couche d’ozone protectrice, et frapperaient intensément la surface de la croûte terrestre et celle des océans. Les précipitations ruisselleraient directement sur la roche nue, dépourvue de tout sol, vers les océans. Les étés seraient brûlant et les hivers glaciaux. Bref, en forme de boutade, on pourrait écrire que sans la vie, la vie serait impossible sur terre, ce qui est aussi une manière extrême d’illustrer la valeur des services environnementaux rendus par la biosphère.

Telle qu’elle est aujourd’hui, la biosphère, c’est à dire l’ensemble du système vivant planétaire et de ses interactions, résulte d’une cascade d’évènements hautement improbables, qui a entre autre rendu possible l’émergence et le succès de l’humanité. Celle ci est arrivé au bon moment, et a eu la « chance » de trouver des conditions propices à son épanouissement au sein de la biosphère, dont elle est aujourd’hui un acteur clé.

Le succès de l’espèce humaine est paradoxalement ce qui la menace le plus aujourd’hui. L’épuisement de nombreuses ressources fossiles, la fragilisation de la biosphère et de sa capacité de régénération, la perturbation des grands cycles régulateurs, notamment le climat, représentent des menaces inédites auxquelles il est de notre devoir de faire face. Il est urgent de préserver la richesse et la diversité du vivant, dans l’intérêt premier de l’humanité, actuelle et future.

Comme le fait remarquer Hubert Reeves, président de la Ligue ROC, « Ce n’est pas la vie sur terre qui est menacée. La vie est forte, elle s’est déjà adaptée a des bouleversements encore plus radicaux que ceux en cours aujourd’hui. Mais c’est l’humanité qui est fragile et qui risque de ne pas pouvoir s’adapter. »

L’économie du vivant

Le terme « économie » désigne l’activité qui consiste à « la production, la distribution, l’échange et la consommation de produits et services ». C’est ce que fait le vivant depuis son apparition sur Terre.

Cette « économie du vivant » s’est développée malgré des contraintes draconiennes. Des ressources finies (la planète ne recevant aucune matière nouvelle de l’extérieur), l’obligation de conserver et d’assimiler ses déchets (la planète ne pouvant les « exporter » ailleurs), une seule source d’approvisionnement en énergie, celle du rayonnement solaire.

Et pourtant, depuis des milliards d’années, le vivant organise la matière, innove, structure et conserve l’information. Il produit de la complexité, capte, concentre et transporte l’énergie, produit des biens et des services que s’échangent les espèces animales, végétales et microbiennes. Il recycle à l’infini la matière organique, retraite et remet en circuit les minéraux, dont le plus important d’entre tous, l’eau.

Et avec quel talent ! C’est le meilleur exemple de développement soutenable qu’il nous soit donné de connaître.

Soyons « bio-inspiré »

Au delà des biens et des services environnementaux qu’il procure à l’industrie humaine, tels que la fertilité des sols, la régulation du climat, le recyclage de l’eau, la pollinisation, et tant d’autres, le vivant est aussi une formidable source d’inspiration et d’innovation. Le biomimétisme nous a permis de concevoir des matériaux nouveaux, des formes nouvelles, ou d’améliorer les performances de bien des produits. Les exemples vont du classique « Velcro© » à des traitement de surface inspirés de la structure des feuilles du nymphea, permettant d’ajuster le caractère « mouillable » ou non des matériaux, en fonction de l’effet recherché. Les pattes du Gecko permettrons d’améliorer l’adhérence des pneus de nos véhicules. On pourrait encore parler des toiles d’araignée ou d’un coléoptère namibien qui nous a permis de concevoir d’efficaces systèmes de captation de l’eau atmosphérique. Si nous perdons ces espèces, nous perdons les innovations qu’elles nous inspirent.

Au delà du biomimétisme, qui s’intéresse aux formes et aux structures des organismes vivant, la bio-inspiration vise à comprendre les modes d’organisation du vivant, leurs interactions et leurs dynamiques, pour améliorer nos propres systèmes.

Que serait alors un développement bio-inspiré ?

Il devait d’abord reconnaître les règles de fonctionnement de la biosphère et s’y inscrire, sans en impacter durablement ni le fonctionnement, ni le potentiel d’évolution.

Il permettrait de créer et répartir des richesses, de produire, de distribuer et de consommer sans :
-  Prélever plus dans la biosphère que ce qu’elle est capable de produire et de renouveler,
-  Rejeter plus dans la biosphère que ce qu’elle est capable d’assimiler, traiter, et recycler,
-  Affaiblir la capacité de la biosphère (par la destruction des habitats, ou par empoisonnement, par exemple) à produire les biens et services écologiques nécessaires aux deux points précédents.

Pour atteindre ces objectifs, un mode de développement bio-inspiré se devrait donc de :
-  Tendre vers une utilisation à 100% de ressources renouvelables et/ou recyclées,
-  Tendre, dans le mesure du possible, vers l’abolition de la notion de déchet, notion qui n’existe pas dans le système vivant, où tout est recyclé et valorisé à l’infini.
-  Limiter son emprise spatiale au strict nécessaire, sans affecter de manière irréversible les espaces utilisés.

Pour atteindre un état de « soutenabilité » l’économie devrait donc tendre vers un fonctionnement en « circuit fermé », sans prélèvement irréversibles, rejets excessifs dans le milieu ou externalités non maîtrisées. C’est ce que certains auteurs, s’inspirant des dynamiques des écosystèmes, désignent par « économie circulaire » ou encore « écologie industrielle ».

Cette perspective, pour ambitieuse qu’elle puisse paraître, doit permettre de forger la vision stratégique, qui devra se décliner en plans d’actions, en mesures, et en décisions. A l’heure du choix, chaque nouvelle décision devrait être questionnée ainsi :

-  Est-ce que cette mesure nous met sur la bonne voie et nous rapproche de l’objectif ?
-  Est-ce que cette mesure augmente ou au contraire diminue notre marge de manœuvre ?

Loin d’être une contrainte, se fixer pour cap un mode de développement bio-inspiré offrira de remarquables opportunités d’innovation, de re-conception des modes de production et de consommation, de mettre au point de nouveaux « business models », de remplacer des produits à faible valeur ajoutée par des services à haute valeur ajoutée, et de relocaliser l’économie, avec de nombreux emplois à la clé.

A l’heure ou beaucoup voient dans l’idée même de développement un mur, que nous ne pourrions qu’heurter avec plus ou moins de violence, la bio-inspiration offre une sortie de crise « par le haut ». Elle permettra aux à ceux qui l’adopterons de renforcer durablement leur compétitivité et leur rentabilité, dans le respect du vivant et des droits des générations futures.