L’essence de la bêtise humaine

L’utilisation massive des énergies fossiles aura fait, en un peu moins de deux siècles, pas mal de dégâts environnementaux, au nombre desquels le moindre n’est pas le bouleversement climatique enclenché, irréversible à l’échelle humaine. Mais il semble que le pétrole fasse aussi pas mal de dégâts dans les esprits, au point de provoquer de curieux désordres mentaux et autres pertes de repères...

Que, pour s’en convaincre, on entende M. Margerie, le PDG de Total, déclarer tout de go, lors d’une visite en Angola, que "le seul moyen de faire baisser le prix du pétrole, ou du moins d’éviter qu’il ne monte trop vite, c’est de mettre plus d’énergie sur le marché". Ah bon ? Et demain ? La fuite en avant ne fait que décaler le problème. C’est comme si, surendetté, je contractais un nouvel emprunt pour rembourser celui que je ne peux pas rembourser aujourd’hui. Mais c’est le patron d’une des entreprises françaises les plus prospère qui le dit... Heureusement qu’il se soit trouvé un Barack Obama, candidat à l’investiture démocrate aux élections américaines, pour affirmer avec conviction (en espérant qu’il la gardera s’il est élu) que "le seul moyen de faire baisser durablement le prix du pétrole, c’est d’en consommer moins".

Du coté de l’homme de la rue (ou est-ce l’homme de la route), ce n’est guère plus brillant. Que des marin pêcheurs, pour protester contre le prix élevé du gazole, décident de distribuer gratuitement le contenu des pompes d’une station service à Ouistreham, et c’est une version moderne de "la ruée vers l’or noir" qui se déroule sous les caméras de télévision. Les mines réjouies des automobilistes qui faisaient la queue pour faire le plein gratuitement en disaient long sur la perte de repères dont nous semblons être collectivement victimes. Aucun d’entre eux ne semblait comprendre une seule seconde que ce qui se passait là n’était rien d’autre qu’un vol, au dépend d’un commerçant qui en faisait les frais, et dont ils étaient tout simplement les complices et receleurs.

J’ai été témoin à Marseille d’un début de panique, lorsque les marins pêcheurs ont bloqué quelques heures le port de Fos. Craignant la pénurie, on pouvait voir des centaines de mètres de files d’attentes aux stations services. En 2000, lors d’un épisode similaire (les routiers bloquaient alors les raffineries), des gens en venaient aux mains lorsque les cuves venaient à se vider. Notre dignité ne pèse pas grand chose face à un jerrican d’essence. Le verni de civilisation n’est pas bien épais. Il n’est pas besoin de gratter beaucoup pour voir affleurer à nouveau la barbarie...

Le pétrole est cher, ce que tout le monde semble (ou feint de) découvrir. Les secteurs économiques les plus dépendants du pétrole, le transport routier et la pêche, voient leur équilibre financier directement menacé. Et demandent des aides en compensation, ou des détaxes sur le prix du carburant. Après ces secteurs là en viendront d’autres. La situation est bien sûr intenable pour beaucoup de professionnels, qui ont des familles à nourrir et à loger. Mais à ce compte, les chômeurs et les RMIstes seraient aussi fondés à demander des aides, en bloquant les ports et autres infrastructures.

Tout ce passe, c’était à craindre, comme si on découvrait aujourd’hui ce qui est une évidence pour qui observe lucidement la situation depuis quelques années déjà.

Alors que faire ? Mettre plus de pétrole sur le marché ? Baisser le prix de l’énergie par des détaxes ? Evidemment non. Certains secteurs économiques ont besoin d’une aide d’urgence, au risque de menacer de nombreux emplois directs et indirects. Mais, de grâce, que cette aide ne porte pas sur le prix de l’énergie (le prix actuel ne reflète pas encore le niveau de délétion actuel de la ressource et la tension entre une demande croissante et une capacité d’extraction qui atteint ses limites). Il faut que cette aide soit une aide à la reconversion, à la transformation des filières et parfois des modèles économiques des secteurs. Le transport doit optimiser les flux, améliorer le remplissage, limiter les tournées, et se reporter sur le ferroviaire et le fluvial. Un travail considérable est à faire sur l’efficacité des moteurs, l’amélioration des rendements des véhicules (limitation des poids inutiles, aérodynamique, pneumatiques, etc.). Du coté de la pêche, une partie de la flotte peut être convertie vers des systèmes de propulsion plus performant, pourquoi pas en se tournant vers les piles à combustibles, voire un retour à des systèmes énergétiques embarqués d’appoint basés sur du photovoltaïque ou de l’éolien. Sans parler, là aussi, de la limitation du nombre des navires et des tournées.

Il en ira de même du coté du grand public. Il est temps de réfléchir à des alternatives sérieuses. La plupart des gens répondent, lorsqu’on leur pose la question, qu’il ne peuvent rien faire, qu’ils ont absolument besoin de leur voiture. Jusqu’à des étudiants, habitant en ville, qui vous disent qu’ils ont absolument besoin de leur voiture pour aller à la fac (j’en connais). Alors que 80% des trajets urbains font moins de 5 km, la distance pour laquelle une bicyclette est plus rapide qu’une voiture en ville (personnellement, j’en fais entre 15 et 40 par jour, en vélo). C’est vrai, tout le monde ne peut pas faire du vélo, et l’offre de transport en commun est souvent insuffisante ou inadaptée. Mais le réflexe premier "on ne peut rien faire", ne tient plus. Tout le monde peut faire quelque chose, certains plus, d’autres moins. Choisir un véhicule plus adapté et plus économe, adopter une conduite plus souple et plus économe, éviter les trajets les plus courts, faire, quand c’est possible, du covoiturage, ... J’arrête là la litanie tant j’ai l’impression d’enfoncer des portes ouvertes.

John F Kennedy disait : "Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, mais demande toi ce que tu peux faire pour ton pays". J’aimerais qu’ensemble, syndicalistes, chefs d’entreprises et dirigeants politiques nous disent : "Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour faire baisser le coût du pétrole, mais demande toi ce que tu peux faire pour ne plus dépendre du coût du pétrole". Et qu’on nous dise cela, bien sûr, en joignant le geste à la parole et en mettant en place rapidement une politique vigoureuse d’efficacité énergétique. L’offre n’est pas la solution. C’est par la réduction de la demande que nous progresserons.